Les risques à prendre en compte en Guadeloupe et en Martinique, interview du sismologue Christian Anténor-Habazac sur le site de CaribCreoleNews (CCN), en date du 23 mai 2012

le 27 mai 2012 par Sylvie


 Le nouveau gouvernement français en place et ses ministres ne doivent pas, comme précédemment, sous-estimer les risques naturels menaçant notre région. Les dernières grosses pluies ont causé de nombreux dégâts et cela risque de se reproduire si, très rapidement, des mesures ne sont pas prises. C’est ce qu’a dit à CCN le sismologue Christian Anténor-Habazac. Outre les pluies torrentielles et les inondations de la région pontoise, le Big One, le tremblement de terre qui, depuis des années, nous pend au nez, est souvent minoré.Là encore, le spécialiste prévient que le séisme risque d’avoir des conséquences dramatiques car les bâtiments : CHU, CAF, etc., ne sont pas aux normes ; les rues de Pointe-à-Pitre sont trop étroites. En cas de Big One, pendant près de 72 heures, la Guadeloupeet ses sinistrés seront seuls… Qui s’en préoccupe vraiment ?
Interview choc avec un expert.

CCN : Géologiquement d’où vient l’arc des Caraïbes ? Pourquoi la Guadeloupe est-elle si différente de la Grande-Terre ?

Christian Anténor-Habazac : Il ne faut pas confondre la Caraïbe et les Antilles (on est en géographie !). La Caraïbe, c’est l’ensemble des pays et des îles entourant la mer des Caraïbes ou Mer des Antilles. Donc, le Vénézuela, la Colombie (partie Caraïbe) et l’Amérique Centrale en font partie ainsi que les îles.
Les Antilles, terme plutôt français, ne sont que les îles, grandes et petites, des Antilles mexicaines (Cozuma …) à Trinidad en passant par Cuba, la Guadeloupe, etc. Tectoniquement, la Caraïbe géographique correspond quasiment à la plaque tectonique des Caraïbes. […]
Les « grandes Antilles », c’est-à-dire Cuba jusqu’à Porto-Rico, sont des morceaux de la plaque nord américaine qui supporte l’Amérique du Nord et une partie de l’Océan Atlantique. Elles font donc partie des « vieux continents », âgés d’environ 200 millions d’années. C’est pour cela qu’il y a du pétrole et d’autres minerais précieux tel que l’or, l’iridium, le cuivre …).[…]
Géologiquement, l’arc des petites Antilles, donc sauf Barbade – qui est en dehors de l’arc – commence avec les Virgin Islands (Iles Vierges) et va jusqu’à la Grenade. C’est cette partie qui nous concerne.
Tout d’abord, Barbade est une île sédimentaire créée par l’accumulation des sédiments provenant des fleuves de l’Amérique du Sud (bassin de l’Orénoque) dans la fosse marine induite par la subduction. Ces sédiments ont formé une île, suite à la déformation de la croûte terrestre, due à la subduction. Toutes les autres petites Antilles sont d’origine volcanique, y compris Grande-Terre et Marie-Galante. Sur ce petit arc volcanique (petit par rapport à l’Indonésie, au Japon, aux Aléoutiennes) […]
le plus ancien, le plus à l’est, commence depuis le sud et à l’est de la Martinique et se termine aux Iles Vierges via Marie-Galante, Grande-Terre, Antigua & Barbuda, les îles du nord. Il se compose de vieux volcans créés et morts depuis plusieurs dizaines de millions d’années sous l’eau. […]
le plus récent, le plus à l’ouest, comprend les îles depuis la Grenade jusqu’à Saba, en passant par la Guadeloupe proprement dite (très improprement appelée Basse-Terre), Montserrat, Nevis, etc. Ces îles ont toutes moins de cinq millions d’années et possèdent chacune au moins un volcan actif dormant (sauf Montserrat où Soufrière Hills est encore bien réveillé) susceptible de pouvoir entrer en éruption en moins de deux ans (Guadeloupe incluse avec le massif de la Soufrière). Ces volcans sont tous de type explosif à cause du magma, consistante pâte à modeler, créé par la subduction. […]

CCN : On remarque que les violentes pluies sont circonscrites au triangle Abymes-Pointe-à-Pitre-Gosier. Basse-Terre, plus montagneuse, plus arrosée, est épargnée. La nature défie-t-elle ses propres lois ?

CAH : La logique voudrait qu’il pleuve plus en montagne qu’en plaine. Dans le cas particulier que vous évoquez, cela ne veut pas dire qu’il pleut plus en plaine qu’en montagne. Il s’agit simplement d’un épisode particulier comme il s’en produit souvent en Guadeloupe, en mer, mais aussi ailleurs à terre.
Ce type de pluies résulte d’une ascension rapide des masses d’air dans l’atmosphère. Il s’agit d’un phénomène convectif associé aux cumulus et cumulo-nimbus, à développement vertical important. Les précipitations résultant de ce processus sont en général orageuses, de courte durée (plusieurs dizaines de minutes), de forte intensité et de faible extension spatiale. La faiblesse du vent a en plus maintenu les nuages orageux « très longtemps » au-dessus de la région pontoise.
La configuration de la région, avec ses nombreuses cuvettes mal drainées, ses mangroves actuelles ou comblées au niveau de la mer, l’imperméabilisation des sols ainsi que leur saturation par les pluies précédentes, a achevé le travail. […]

Mais les pluies orographiques (en zone montagne) font des cumuls pires sur des périodes plus courtes. Par exemple, le 17 mai 1985, vers 16h, à Saint-Claude, il est tombé 240 mm d’eau en moins de 90 minutes. Résultats, 10 cm d’épaisseur d’eau sur toute la largeur de la RN 3 au niveau de Bonne-Terre à Saint-Claude, dévalant vers Basse-Terre, des geysers d’eau de 5 m de hauteur sur les trottoirs, les couvercles en fonte des regards ayant explosé. Tout le centre ville de Basse-Terre noyé sous parfois plus de 70 cm d’eau !

Et on continue à mettre, au bord des rues/routes, des petits rebords en béton avec, de temps à autre, un tout petit égout, tentant de rediriger l’eau vers une canalisation de 400 mm de diamètre sur le trottoir, alors qu’on avait avant de bons fossés larges et profonds, de l’ordre du mètre et plus, qui débordaient déjà ! Les éminents spécialistes que sont nos maires et ingénieurs de la DDE m’ont dit que tout était aux « normes » … exotiques, oui !

CCN : Faut-il avoir peur de Pointe-à-Pitre : risques majeurs en cas de « Big Break », risques importants d’inondations quand il pleut ? Est-ce une ville instable géologiquement ?

CAH : Oui, si les aménagements continuent d’être faits en dépit du bon sens. […]  Nous sommes en milieu tropical humide, il ne faut pas l’oublier ! Il y aura donc d’autres inondations…

Oui, s’il y a tous les assainissements et autres comblements de mangrove dans une zone normalement gorgée d’eau. Ces types de sols amplifiant considérablement les ondes sismiques, les dégâts seront donc en proportion. De plus, ils sont sujets à liquéfaction (le sol perd de sa résistance mécanique et tout bâtiment existant dessus n’est plus supporté et s’enfonce ou bascule. Il y a déjà des cas connus sans l’occurrence de séismes…).

Non, si le séisme à venir nous donne le temps de tout remettre aux nouvelles normes. On a commencé à casser les vieux immeubles collectifs pour en reconstruire d’autres, mais il reste tout le centre ville. Comment va-t-on faire avec tous ces bâtiments privés ?
Il faut tout revoir, bien sûr, les immeubles aux normes, mais aussi la largeur des rues, le renforcement des réseaux, la disponibilité de l’eau… C’est un problème d’aménagement de territoire.

CCN : La plaine des Abymes, où il n’y a pas de rivières, est souvent « noyée » : pourquoi ?

CAH : A cause des Grands-Fonds, et aussi des vents alizés. La plaine des Abymes est justement le point d’arrivée de tous les petits ruisseaux et autres ravines qui drainent les eaux des Grands-Fonds vers la mer, donc via Pointe-à-Pitre, Gosier et le Raizet. Côté nord, le passage de l’eau se fait par Pointe-D’Or, le Canal de Perrin et un peu moins vers Morne-à-l’Eau et il pleut souvent sur les Grands-Fonds / Morne-à-L’Eau / Abymes et même Jarry. Pourquoi ? A cause des vents alizés et du profil de la Grande-Terre.
Il suffit d’observer les nuages dans la zone : on constate toujours un alignement de nuages, depuis la Désirade, à l’est, vers Petit-Bourg / Sainte-Rose, à l’ouest, dans le sens des vents alizés. Cette bande de nuages ne se forme que sur la terre, depuis la Désirade, à cause de l’évolution diurne qui forme de la convection créée par l’évapotranspiration de la végétation sous l’action du soleil. Plus il fait chaud, moins il y a de vent, plus la convection est forte, plus il y a de nuages, et le petit relief des Grands-Fonds provoque la pluie qui va se terminer sur la montagne entre Petit-Bourg et Sainte-Rose et arriver parfois sur Deshaies / Pointe-Noire.
Les hauteurs de Petit-Bourg sont d’ailleurs la région habitée la plus humide de la Guadeloupe pour cette raison (et ce n’est pas Saint-Claude, car située sous le vent).

CCN : Volcanisme, sismicité latente, inondations, cyclones : la Guadeloupe est une île « merveilleusement » dangereuse ? Est-ce que les Guadeloupéens et leurs élus en ont conscience ?

CAH : La sismicité n’est pas latente, elle est permanente et constante. On enregistre de trois à quatre séismes par jour, autour de la Guadeloupe (soit 800 à 1 000 séismes par an) dont seulement 5 à 10 ressentis par la population.
Tous les cinq ans en moyenne, un séisme se produit et nous fait peur en Guadeloupe, avec dégâts et parfois victimes. Les derniers en date :
– Les Saintes le 21 novembre 2004, magnitude 6.3 : dégâts, nombreux blessés et un mort à Trois-Rivières.
– La Martinique le 29 novembre 2009, magnitude 7.4 (Haïti, magnitude : 7.0) : dégâts, « terreur » à Pointe-à-Pitre, quelques blessés en Martinique.
Et tous les xxxx années, le Big One. Depuis la colonisation en 1635 jusqu’à aujourd’hui (2012), un seul séisme de magnitude 7.5 à 8.5. Celui du 08 février 1843 avec 3 000 morts Blancs et libres à Pointe-à-Pitre. On n’avait pas compté les esclaves, donc probablement de 5 000 à 10 000 morts dans le Pointe-à-Pitre de l’époque. Pour ce Big One, toutes les îles voisines, y compris la Martinique, seront également et simultanément touchées. Donc pas de secours des voisins en attendant les gros secours de l’exotique hexagone, via la Guyane. Il faudra impérativement que les survivants valides se « démerdent » seuls, et avec les « moyens de bord », pendant au moins 72 heures, pour dégager en urgence les survivants sous les décombres. Sinon le nombre de morts va s’accroître considérablement (par stress, un emmuré non blessé, extrait des décombres au delà de 5 heures, à 60% de chance de décéder dans les mois suivants et ce pourcentage croit très vite avec le temps).
Pour mémo, les évènements « Hugo » en 1989 et le séisme des Saintes en 2004 ont fait chacun plus de 100 morts subites.[…]

CCN : Les tours et bâtiments importants de Pointe-à-Pitre (Sécurité Sociale, CHU, etc.) sont-ils tous à reconstruire car ne répondant plus aux normes et dangereux ?

CAH : Définitivement oui !

CCN. Est-ce que, comme Terre-de-Bas, les îles telles que Marie-Galante, la Désirade, Saint-Martin, Saint-Barthélémy, sont-elles aussi vulnérables en terme de sismicité ?

CAH : La sismicité concerne la totalité de la Caraïbe et de nos îles en particulier […]
Evidemment, un « séisme des Saintes » (magnitude 6.3) n’aura pas les mêmes conséquences aux Saintes qu’à Pointe-à-Pitre. Comme il y a plus de constructions, d’habitants, ce sera une vraie catastrophe dans la capitale économique, avec plusieurs centaines de morts : pas d’électricité, pas d’eau (à consommer), pas de pétrole, …

CCN : La Soufrière, qui est assez calme, peut-elle un jour sortir de ses « gonds  » comme la Pelée? Et le Houelmont : volcan définitivement éteint ? 

CAH : Oui. La Soufrière dort seulement. C’est un volcan explosif qui ne se réveille en moyenne que tous les 500 ans. Nous sommes donc dans une période de réveil potentiel statistique (né en 1530) pour ce type de volcan. La Pelée s’est réveillé aux environs de 1300, puis en 1902-1905 et 1929-1932. Montserrat vers 1500 aussi, puis le 18 juillet 1995 jusqu’à aujourd’hui. Le Houëlmont est définitivement mort, depuis 450 000 ans (et on a construit l’Observatoire Volcanologique et Sismologique de Guadeloupe dessus). Tout réveil, à nouveau, ne concernera plus l’espèce humaine.