HAROUN TAZIEFF, LE MASSIF CENTRAL, PAYSAGES ET ETHIQUE.

le 12 août 2011 par admin

Haroun Tazieff, au long de son demi-siècle d’action, pionnier de la préservation des équilibres naturels, n’a cessé de batailler pour la sauvegarde du patrimoine paysager.

 

Reprenant le flambeau, le Centre Haroun Tazieff pour les Sciences de la Terre (CHT) s’est donné pour objectif de participer activement à la valorisation du patrimoine paysager du Massif central car c’est une voie exceptionnelle à baliser pour la découverte et la sauvegarde des richesses patrimoniales du plus grand espace naturel protégé d’Europe.

 

L’identité d’une contrée s’appréhende d’abord par le paysage, lequel exprime de fait la plupart des éléments qui font du terroir un facteur de développement durable, soutenable. Les très nombreuses transitions de pays au sein du Massif central, offrent un remarquable manuel à ciel ouvert pour une éducation aux enjeux des sciences de la Terre.

Du Vivarais au Velay, de la Margeride au Cézallier, des Combrailles à la Chaîne des Puys, du Morvan au Bourbonnais, des Causses à l’Aubrac ou des Millevaches au Périgord, ce sont de telles marges qui permettent de prendre la mesure de la cohérence et de la prodigieuse diversité d’un massif qui offre, dans la richesse contrastée de ses paysages, mille occasions de lecture originale des âges géologiques et historiques.

 

La dérive des continents et le volcanisme sont à l’origine de l’atmosphère et des océans, sources de la vie sur Terre. Ce furent les deux domaines d’expertise d’ Haroun Tazieff. Homme de principes et précurseur, il a compris très tôt que la beauté des paysages engageait l’homme et que leur destruction annonçait les catastrophes sur lesquelles s’ouvre ce siècle.

 

Le Centre Haroun Tazieff, toute jeune association ancrée sur les hautes terres volcanique du Mézenc, met à la disposition du public et des acteurs du développement local et régional, les ressources scientifiques, humaines, documentaires et iconographiques des équipes Tazieff. Leurs découvertes, en quarante années d’expéditions, furent le creuset de la volcanologie contemporaine et ont ouvert la voie de la lecture moderne des paysages exceptionnels du Velay et du Vivarais. L’esthétique d’un paysage cache une éthique de l’action.

 

Préserver ou détruire, transformer pour transmettre ou pour éradiquer, c’est le choix de l’homme qui fait du paysage un patrimoine, une ressource ou un artifice de la valeur d’une spéculation boursière.

 

Le volcanisme qui a forgé les reliefs du massif Mézenc-Gerbier a profondément remanié une immense chaîne montagneuse née au cours de l’ère primaire, il y a quelque 350 millions d’années, démantelée par l’érosion au cours de la centaine de millions d’années suivante. Au fil des randonnées, chacun pourra s’exercer à en repérer les affleurements lorsque les roches volcaniques leur cèdent une place qui témoigne de l’échelle des temps géologiques. Au cours de l’ ère secondaire, pendant 200 millions d’années, le Massif central a dû présenter un relief peu différencié, de basse altitude, environné de mers chaudes. « Notre » pays se trouvait alors sous le tropique du Cancer, après avoir dérivé depuis le pôle Sud vers l’ Equateur entre -550 et -350 millions d’années. Au volcanisme de l’ère primaire a succédé une première manifestation « moderne » du volcanisme dans ce qui deviendra notre Massif central, il y a quelque 65 millions d’années. La  « France » est alors à peu près à sa place actuelle. Les Pyrénées bouleversent le paysage il y 50 millions d’années, tandis que le Velay se casse en fossés d’effondrement dégageant des hauteurs qui subsistent aujourd’hui. Les bassins lacustres sont peuplés de grenouilles et de rhinocéros. Lorsque l’Himalaya prend sa hauteur vers -14 millions d’années, alors que les Alpes vont prendre la place de la mer locale, ces bouleversements tectoniques vont engendrer les épisodes majeurs du volcanisme du Velay et du Vivarais. Meygal, Lizieux, sucs de l’Yssingelais, Mézenc, Gerbier, sucs des hautes Boutières vont dès lors offrir autant de prises de choix à l’érosion par l’action alternée des pluies et du gel. Il y a 3 millions d’années, le volcanisme du Velay se déplace et change de nature. Le bassin du Puy sera le siège d’éruptions marquées par le passage d’une lave de 1000 degrés à travers les eaux libres d’un vaste lac. Les produits accumulés de cette trempe sont à l’origine du spectacle offert par le chef-lieu de la Haute-Loire. Lorsque ce sont les eaux captives de nappes phréatiques qui se trouvent sur le chemin d’un magma en route vers l’atmosphère, des explosions cataclysmiques pulvérisent la croûte terrestre, comme en témoignent les nombreux « maars », ces tout jeunes cratères de quelque cent mille ans qui abritent le lac artificiel de Saint Martial, les lacs naturels d’Issarlès, de Saint-Front, du Bouchet ou les narces de Chaudeyrolles, zone humide refuge d’ une biodiversité menacée.

 

L’homme enfin, colonisera ces Hautes Terres, les cultivant et bâtissant pour nous léguer ces paysages exceptionnels.  Qu’en ferons-nous ?

 

A l’ère dérisoire des spéculations éhontées qui conduisent l’humanité à l’échec, la question résume les enjeux de la vie en moyenne montagne. Depuis une bonne trentaine d’années, des chercheurs, géologues, volcanologues, géographes et géomorphologues ont décrypté le relief de notre massif et cette science est aujourd’hui peu à peu assimilée par un tissu d’acteurs du développement local qui la font passer au sein de la population résidente et de passage. Livrer les grandes clés d’interprétation de nos paysages participe de la structuration d’un tissu économique, culturel, social qui ouvre la voie d’une civilisation digne de ce nom, soucieuse de ne pas détruire les équilibres et les dynamiques de la biodiversité actuelle. Des associations comme les Amis du Mézenc, le Groupe Géologique de Haute-Loire, Clapas Roche Nature et Paysages, Archéo-Logis ou l’Association pour la Préservation des Paysages Exceptionnels du Mézenc (l’APPEM) y travaillent, et de longue date pour la plupart de leurs membres actifs.

 

Regarder pour comprendre et comprendre pour mieux voir, c’est par le paysage que la conscience ouvre à l’intelligence d’ un terroir et de son avenir.

 

Comment expliquer le contraste saisissant des versants est et ouest du Mézenc, la richesse floristique de ces hauteurs sauvages balayées par les vents ou la permanence d’une agriculture sous six mois d’hivernage? Tout est lié et le tourisme de découverte, la randonnée familiale, les classes vertes ou les stages d’étudiants, participent aujourd’hui de cette réalité.

 

Pour reprendre les termes d’Emmanuelle Defive, pionnière de la recherche en géomorphologie du Velay, un vaste plateau volcanique formé d’empilements de coulées de laves basaltiques, largement étalées au pourtour de leurs points d’ émission en raison de leur fluidité, s’est formé entre 10 et 8 millions d’années autour du Mézenc, dont le suc phonolitique ne percera que quelques centaines de milliers d’années plus tard. Il faut s’imaginer, nous dit Emmanuelle Defive, qu’ à l’échelle régionale en ces temps-là, régnait une ambiance tropicale plus ou moins humide sur un vaste plateau cristallin, bas et mollement ondulé, que les laves du Velay oriental sont venues complètement recouvrir. A l’épaisseur de cette chape volcanique, s’est ajouté le soulèvement tectonique de toute la région, lié à l’édification des Alpes, portant mille mètres plus haut le lit des anciens cours d’eau « fossilisés » par les coulées. La réactivation du volcanisme liée à cette dynamique tectonique a poussé vers le ciel un magma acide, pâteux, peu apte à l’étalement. Entre 8 et 6 millions d’années, sucs et dômes ont percé vieux socle cristallin, granitique, et plateau volcanique, tels le Gerbier, le Montfol, le Mézenc, l’ Alambre ou le Signon.

Cependant, poursuit Emmanuelle Defive, toutes les venues volcaniques n’ont pas atteint la surface. Pour une part, les phonolites en cours d’ascension se sont immobilisées dans les fissures empruntées vers la surface et s’y sont refroidies. Du côté des Boutières, nombre de ces structures volcaniques enfouies ou tout juste affleurantes ont été dégagées, déchaussées par l’érosion au fur et à mesure du creusement des vallées qui a permis d’en révéler la présence. Ainsi en est-il du Gouleïou, le plus superbe exemple, unique en Europe, sur la commune de Borée. L’érosion a exploité la différence de résistance entre les roches cristallines, vieilles, très fracturées, altérées en profondeur, formant l’encaissant des phonolites et ces dernières, beaucoup plus résistantes. C’est la proximité du bassin du Rhône qui explique la violence d’une érosion favorisée par le démantèlement des roches sous l’effet du gel. Le versant occidental du massif doit la douceur de ses pentes à l’éloignement du rivage atlantique.

 

Tectonique et volcanisme d’un côté, climat, couverture végétale, érosion d’un autre, empreinte de l’homme enfin, le tout compose un tableau qui n’a rien d’immuable, chaque composante ayant son rythme. L’ homme a changé d’allure au fil des siècles mais jamais comme depuis le Libération. Mais nous sommes-nous vraiment libérés ? Sous l’esthétique d’un paysage s’ouvre sans doute un horizon d’émancipation…

 

Frédéric Lavachery, président du Centre Haroun Tazieff, le 17 août 2009