Géologie et volcanisme au pays du Géoparc mondial des Monts d’ardèche, article de Frédéric Lavachery

le 1 novembre 2015 par Sylvie

La géologie du massif du Mézenc a toujours intéressé l’homme : Néanderthal et Cro-Magnon en furent les premiers pétrographes. Leur savoir relatif à la pierre ne devait-il pas intégrer une connaissance sensible des plus fines de la variété des sites, des gîtes de la matière minérale qui est à la source de l’humanité, de l’artisanat, de l’art, de la cosmogonie et de la science ?

 Ces sites se présente à l’œil de l’observateur et de l’usager dans un paysage qui a varié au fil des centaines de milliers d’années d’occupation humaine du territoire du Mézenc, au gré des évolutions du climat et de la végétation, mais aussi au gré des humeurs intimes de la Planète. L’homme a vu naître des paysages nouveaux dans le spectacle fascinant des éruptions. La connaissance et sa transmission, la culture, étant essentielle à la pérennité de l’espèce, l’homme aura pu remarquer que cette terre nouvelle, faite de pierre de feu, se prêtait admirablement à la vie, celle des végétaux nourriciers, guérisseurs ou vénéneux. Il n’aura pas manqué d’observer que les plantes se distribuent selon les altitudes et que les animaux aussi ont leurs habitats de prédilection. Nous ne serions pas là, si nos lointains parents n’avaient eu une science parfaite de l’environnement. Une science qui était un art : les fresques fabuleuses de la grotte de Chauvet –Pont d’Arc en témoignent. Les animaux de l’art pariétal ne tombaient pas du ciel, ils parcourraient les mêmes paysages que les hommes qui les ont croqués.

Les Boutières

crédit photo : Stéphane Mitifiot.

 Nos paysages du Mézenc expriment un environnement dont la structure dynamique est pilotée par une géologie qui est elle-même régie par de gigantesques pulsations telluriques. Des cycles de 400 à 600 millions d’années brassent tous les paysages du globe en enfournant fonds océaniques et continents dans le chaudron infernal du manteau terrestre, par la mécanique de la tectonique des plaques, mécanique qui assure le retour en surface par le volcanisme. Lorsque nos chemins du Plateau nous découvrent les Alpes, nous avons sous les yeux plus de trente millions d’années d’histoire de la Terre. Les volcans des hautes Boutières, sous le Mézenc, qui émergent des nuages dans la photo choisie pour illustrer cet article, nous offrent un paysage conçu dans le mariage géologique des plaques africaine et européenne il y a environ six millions d’années. Mais la gestation de ce panorama exceptionnel, source permanente d’une vie sociale, économique et culturelle qu’il nous faut sauvegarder de la boulimie énergivore de notre société financiarisée à outrance, cette gestation a pris elle-même quelques millions d’années : ces sommets volcaniques ne se sont dégagés de leur matrice terrestre pour émerger dans l’atmosphère que bien après la poussée des magmas vers la surface. Seul de ces sucs, de ces collines élancées, le Sara – au premier plan de la photo – a pointé le bout de son crâne à l’air libre à l’époque de ces éruptions. C’est l’érosion, elle même fille de la géologie et du climat, qui a dégagé la partie supérieure des appareils volcaniques souterrains.

 

Le paysage, dans sa structure dessinée par l’histoire géologique et hydrographique, n’a guère varié depuis les temps des hommes de la pierre. Cependant, des volcans sont nés qui auront bouleversé certains secteurs bien visibles depuis le Mézenc : les hommes de Néanderthal ont pu être saisis d’effroi lorsque de formidables soupapes ont percé le sol aux pieds du Mézenc pour libérer le trop-plein d’énergie accumulée dans les magmas sous les landes de Saint-Front, de Chaudeyrolles, de La Rochette, de Borée et de Saint-Martial. Ce que géologues et géographes appellent des  » maars », ces cratères à fleur de terre parfois occupés par un lac ou des tourbières, sont le produit du mariage particulièrement explosif du magma en ascension avec l’eau prisonnière des roches des nappes phréatiques.

 

L’eau et le feu, voilà bien un couple qui n’est pas près de divorcer et qui n’a pas fini d’engendrer ! Le lac d’Issarlès a ces parents-là lui aussi. Bien visible du haut du Mézenc, dont il n’est distant que de 16 kilomètres à vol d’oiseau, le maar d’Issarlès a pu connaître un épisode éruptif très étrange, une éruption aquatique, sous les yeux de quelque talentueux Cro-Magnon. Les eaux du lac ont probablement été soulevées en gerbes formidables, provoquant un raz-de-marée lacustre : telle est l’hypothèse que suggère une fresque de Chauvet-Pont d’Arc, le panneau des Mégacéros. Inconnu de l’homme moderne jusqu’en 1986, cette sorte de tsunami terrestre est extrêmement rare. Une nuit d’août 1986, les eaux du lac Nyos, un Issarlès du Cameroun, ont ravagé les environs, tuant 1700 paysans et leur cheptel. Le diagnostic fut immédiatement livré par Haroun Tazieff, depuis Paris : il ne pouvait s’agir que de l’éruption d’une quantité phénoménale de gaz carbonique volcanique qui a provoqué ce débordement violent du lac, le dioxyde de carbone, plus lourd que l’air et se substituant à lui, asphyxiant instantanément les victimes. Des traces possibles d’un tel événement sont visibles aux alentours du lac d’Issarlès et elles ont été trouvées en juillet 2015 à partir de cette interprétation de la fresque de Chauvet-Pont d’Arc. Si un tel événement s’est effectivement produit et qu’il fut décrit sur un panneau de la grotte Chauvet-Pont d’Arc il y a quelques 36.000 ans, cela signifierait que ce risque est toujours d’actualité. Le Mézenc est un strato-volcan éteint depuis 7 millions d’années, un édifice très complexe qui recèle encore bien des inconnues, qui domine une province volcanique qui reste active en Velay et en Vivarais. A côté du cratère-lac d’Issarlès, le volcan du Cherchemuse pourrait bien être lui aussi contemporain des hommes de Chauvet-Pont d’Arc, tout comme les sucs de Breysse, non loin de là, sur les communes du Monastier-sur Gazeille, de Présailles et l’Alleyrac. Des volcans plus jeunes encore et plus proches de Pont d’Arc caractérisent cette montagne, arrière-pays des grottes habitées ou ornées des gorges de l’Ardèche. chauvet

Crédit photo : Valérie Feruglio.

 

La structure de nos paysages reste celle dont le bestiaire de la grotte Chauvet-Pont d’Arc témoigne nécessairement, ne serait-ce que parce que cet art est né dans cet environnement de toute beauté. Elle est organisée par le jeu de failles de la croûte terrestre dont les orientations majeures sont, grosso modo, d’axes Sud-Ouest/Nord-Est et Nord-Ouest/Sud-Est. Ces axes alignent les volcans d’une part, les vallées profondes de nos rivières de l’autre. L’ensemble se lit remarquablement bien en cheminant par fonds de vallées et lignes de crêtes, depuis les gorges de l’Ardèche et leurs grottes ornées jusqu’au Mézenc et aux sucs volcaniques de l’Yssingelais, en passant par le massif du Meygal qui surplombe le remarquable bassin volcanique du Puy-en-Velay. Les vallées de l’Aubépin, en Haute-Loire, de la Bézorgues, de la Volane et de la Bourges, en Ardèche, soulignent l’axe NO/SE, jalonné de volcans aussi emblématiques du pays que le Mézenc, le Sara et le Gerbier de Jonc, mais aussi de volcans contemporains de l’homme comme le Ray-Pic, le Pic de l’Etoile ou la coupe d’Aizac.

 

 

Le lac d’Issarlès lui aussi, est tributaire d’une telle orientation tectonique, NO/SE. Mais il se trouve également dans l’axe de la Veyradeyre, une rivière née au Mézenc, qui a creusé son lit selon l’axe SE/NO, caractéristique d’une tectonique vieille de plus de 300 millions d’années et toujours active, se combinant depuis l’émergence des Pyrénées il y a 60 millions d’années, puis des Alpes il y en a une trentaine, à une tectonique nouvelle encore mal connue. C’est aussi l’orientation de la fameuse faille des Cévennes qui, sur près de 100 km, sépare le sud du Massif central des terres languedociennes. Faille nécessairement majeure, au même titre qu’a dû l’être la montagne volcanique, pour la formation et l’entretien de la carte mentale du territoire que se sont forgée et transmise les hommes du Paléolithique.

La Veyradeyre, vallée essentielle du pays du Mézenc, qui illustre parfaitement l’adaptation pluri-millénaire de l’homme à l’environnement naturel et géologique du massif, telle que nous pouvons la lire aujourd’hui tant dans l’architecture de ces paysages anthropisés depuis plus de mille ans, que dans la littérature archéologique, cette vallée a pour pendant sur le versant oriental du Mézenc celle de la Saliouse. Siège de panoramas somptueux, le bassin de la Saliouse découvre, grâce à l’action érosive de la rivière, des produits volcaniques uniques en cette région : le suc de Chabrières, sur la commune de Borée, fut éventré par une éruption d’ignimbrites, sorte d’aérosol volcanique ravageur de très, très haute énergie. Mais nos paysages du Mézenc ne sont pas marqués par cette roche claire, l’ignimbrite étant trop rare et c’en est là, au Chabrières, l’unique affleurement connu dans le Géoparc des Monts d’Ardèche. Ce sont les basaltes noirs et les phonolites grises à bleutées qui forment l’essentiel de nos affleurements rocheux, pierres de feu qui pour les premières nappent sous le sol fertile les vastes étendues du Plateau volcanique et pour les secondes le jalonnent de ces rondeurs expressives que l’on appelle des sucs. Les basaltes sont des laves fluides, dont les coulées ont recouvert le socle de granite, vestige d’une énorme chaîne de montagnes himalayennes, la chaîne dite varisque ou hercynienne, qui couvrait une bonne partie de l’Europe et de l’Amérique du nord formant, il y a plus de 300 millions d’années, un vaste continent que la tectonique et le volcanisme viendront disloquer en ouvrant l’Atlantique. Basaltes et phonolites sont, avec le bois, les matériaux de gros œuvre de l’architecture vernaculaire du massif, avec cette autre lave acide, visqueuse, qu’est le trachyte qui, lui, se prête à la taille pour la réalisation des encadrements de portes et de fenêtres.

 

Frédéric Lavachery.