Garouk – dix ans déjà !

C’est un pays de calcaire et de pins tordus, haut, tourmenté et vaste, tout au bout de la France, là où la montagne basque perd ses prairies et ses forêts et se fait si âpre qu’il suffira d’une borne rongée, dans ce désert hérissé et sans nom, pour en faire l’Espagne.

Lorsqu’il écrit ces premières lignes du récit du drame de la Pierre Saint-Martin[1] , il y a quatre années qu’ Haroun Tazieff a quitté les routes balisées de la carrière d’ingénieur au service des grandes compagnies minières pour se tailler une vie d’aventures sur les terres inexplorées et sans cesse renouvelées des volcans en éruptions. Mais là, en 1952, c’est un drame vécu sous terre, à des profondeurs alors jamais atteintes, que Tazieff raconte: la mort du grand spéléo Marcel Loubens, au bout de 36 heures d’agonie à 350 mètres de fond. La même année, il aura aussi exploré les fonds marins de la mer Rouge avec le commandant Cousteau, à bord de la Calypso. Mais c’est en 1948, au Congo, que tout a commencé. Dix-huit ans plus tard, et ce furent dix-huit années d’auscultation des entrailles ouvertes du globe et de formation d’ équipes de pionniers, Tazieff pourra dire:

une ère nouvelle s’ouvre pour la volcanologie, que caractérisent une coopération internationale extrêmement étroite (déjà des Italiens, des Belges, des Suisses, des Français collaborent à l’ Institut International de Recherches Volcanologiques) en même temps qu’une approche sensiblement différente de l’étude des phénomènes éruptifs: chaque discipline -celles de la géophysique, de la chimie et de la géologie- au lieu de travailler de son côté, presque indépendamment des autres, le fera au contraire en liaison étroite. “

Sans cesse, les chemins de traverse qu’il choisira et les pistes nouvelles qu’il ouvrira croiseront ces allées balisées des carrières scientifiques et politiques dont il s’est détourné en 1948. Et pourtant , au sortir de la guerre, les rêves d’explorations polaires qu’il avait nourris au long de l’enfance et de l’adolescence évacués, il n’imaginait pas que son avenir puisse se jouer ailleurs que dans les sentiers battus. Sa mère et son beau-père, le poète belge Robert Vivier -ils s’adoraient ces deux-là, Garouk et Bob- l’encourageaient dans la recherche d’un poste au sein de l’université ou au service d’une grande société. Cette petite famille très soudée n’avait pas vraiment pris la mesure du gaillard. Jamais il n’aurait su se plier une vie durant à la discipline d’une institution, aux ordres d’une hiérarchie.

Non par principe anti-autoritaire mais par aversion pour les médiocrités obligées et les courbures d’échine qu’imposent la conservation de l’ordre établi et des privilèges injustifiés que s’arrogent les sommets institutionnels au détriment du bien commun qu’ils prétendent servir.

La discipline, Tazieff l’a acquise à son corps défendant d’abord, sous la férule du terrible petit bout de femme qu’était sa très russe de mère, Zénitta. Puis dans le rude apprentissage de la boxe de compétition. Amateur, il disputa cinquante combats, en perdit un, un autre fut déclaré nul alors qu’il devait en être déclaré vainqueur. Ce match nul, écrit-il dans “Les défis et la chance”[2] “fut proclamé à l’issue du combat qui m’opposait au champion de Belgique toutes catégories de l’époque, champion que j’avais, comme on dit en jargon sportif, dominé de bout en bout. Nous avions, mon adversaire Willy Tynck et moi, le même manager: Fernand Prémont. Le proclamation du match nul m’avait, sur le ring, laissé stupéfait et sans voix. Ce ne fut qu’au vestiaire que je retrouvai le manager: “Monsieur Prémont, c’est scandaleux! J’avais gagné sans forcer, non? – Tu as raison, mais comprends: tu fais de la boxe pour ton seul plaisir, tu as toujours dit que tu resterais amateur. Alors que Tynck veut faire une carrière professionnelle. Et pour cela, tu le sais bien, un titre national c’est d’une importance énorme… “ Près d’un demi-siècle plus tard, j’ai encore ce “nul” sur l’estomac.”

Trente-cinq ans après cette première leçon de politique des privilèges, il put mesurer face à Claude Allègre en Guadeloupe, au volcan de la Soufrière, l’ampleur des ravages du mensonge, de l’hypocrisie et de la vanité dans la course aux pouvoirs et à leurs fallacieux honneurs au sein de la communauté scientifique[3] . Claude Allègre osera ceci, en 1977: “Tazieff n’est pas un chercheur, c’est un explorateur. Il en faut, mais il n’a pas sa place dans un organisme d’Etat… il est inintégrable.” Discipline et travail d’équipe, Garouk cet amoureux de l’escalade en solitaire, en savait mieux que personne l’impérieuse nécessité lorsque le but poursuivi les justifiaient. Interrogé par un journaliste qui,en 1951, s’étonnait de ce que sa première expérience de spéléologie se soit soldée par un record du monde de profondeur alors que ce sport exige une maîtrise technique certaine, il répond: “sans doute, mais j’ai fait beaucoup d’alpinisme. C’est un peu la même chose. Le spéléologue doit posséder la technique rochassière connaître la manœuvre des cordes, échelles de cordes, etc… Toutes choses qu’on apprend en faisant du rocher à l’air libre. Il y faut surtout de la résistance physique, de la patience et beaucoup de discipline car, j’insiste sur ce point, il s’agit avant tout d’un travail d’équipe.”

En 1974, répondant à l’appel de son ami Paul-Emile Victor, il participe à la constitution du Groupe Paul-Emile Victor pour la Défense de l’Homme et de son Environnement, aux côtés d’Alain Bombard, de Jacques-Yves Cousteau, de Louis Leprince-Ringuet, de Jacqueline Auriol et du professeur Jacques Debat.

La défense de l’homme et de son environnement, Garouk en aura fait la tectonique de son existence, l’éthique charpentée de ses aventures comme de ses recherches. L’un de ses livres, écrit avec Claude Mossé[4] , s’ouvre sur cet exergue :

Nous savons en effet que le salut des hommes est peut-être impossible, mais nous disons que ce n’est pas une raison pour cesser de le tenter et nous disons surtout qu’il n’est pas permis de le dire impossible avant d’avoir fait une bonne fois ce qu’il fallait pour démontrer qu’il ne l’était pas.” Albert Camus, 4-11-1944.

Dès les premières pages de cet ouvrage à lire ou relire d’urgence en ces temps où l’effet de serre accélère la fructification des effets d’annonce, la langue de lave ne laisse aucune chance à la langue de bois: “Oui, il m’est difficile de taire mes opinions. Surtout lorsqu’elles concernent la malhonnêteté de gens en place. Or, elle croît sans cesse. Je refuse d’accepter, dans l’apathie ou dans l’indifférence, ce dont tout homme lucide devrait être conscient: la mise au pillage systématique de la planète (…) l’exploitation de plus en plus organisée de la population, son “conditionnement”, sa “panurgisation”, puis, comme résultat inéluctable, la décadence, l’écroulement de la civilisation à laquelle nous appartenons (… ) je m’indigne de ce qu’une minorité, en vérité infime, ait la possibilité à elle seule de détruire cette société. (…) Chez nous,  ce qui de plus en plus prolifère, ce sont les scandales. Scandales immobiliers, scandales économiques, scandales policiers, scandales administratifs, scandales commerciaux, scandales financiers, scandales fiscaux, scandales électoraux, scandales de l’énergie, scandales de la pollution, scandales universitaires et, de loin les plus graves par ce qu’ils signifient, scandales judiciaires. (…) La pollution est protéïforme. Elle attaque l’air, l’eau, le sol, l’animal, le végétal et l’homme. Elle les attaque par la,morsure chimique, par des actions physiques ou mécanique, et attaque aussi l’homme par la laideur, qui blaisse les yeux avant que de blesser l’esprit. Et par le bruit. Le bruit agresse, beaucoup plus qu’on ne le pense. Et les autorités qui nous administrent ne font rien pour en protéger les gens. Ou quasiment rien. (…)

Si nous pouvons fort bien nous passer de pétrole et le remplacer en large partie par des énergies nouvelles (Tazieff fut le premier scientifique en France à avoir plaidé pour la géothermie, domaine où le pays a toujours des dizaines d’années de retard) personne, par contre, n’a encore trouvé de produit pour remplacer l’eau douce. Or, elle est polluée systématiquement et ses réserves sont limitées de façon beaucoup plus dramatique que celles du pétrole. De la masse d’eau douce actuellement disponible, 2 % seulement sont utilisables dans l’immédiat. Le reste, 98 %, est stocké sous forme de glace, notamment dans l’Antarctique, le Groenland, l’Arctique et l’Himalaya. Les besoins d’une population qui atteindra bientôt quatre milliards d’être humains (elle est estimée aujourd’hui , vingt-sept ans plus tard, à près de sept milliards) seront énormes, les nécesssités en croissance démesurée de l’industrie exigent toujours davantage d’eau douce, et dans un avenir proche, celle-ci sera totalement insuffisante.

L’engagement de Tazieff auprès de Mountain Wilderness dès sa création se comprend donc non seulement par une passion pour la montagne qui s’affirma très tôt mais aussi et sans doute surtout par sa conception de l’aventure humaine comme combat social. Huit ans avant qu’il n’assume la première présidence de la section française de Mountain Wilderness, il écrivait, dans ces conversations avec Claude Mossé: “Il existe de nombreuses associations et la sensibilisation de l’opinion publique commence à produire des effets, c’est la raison pour laquelle je consacre la plus grande partie des rares moments de liberté que me laissent mes activités professionnelles à m’exprimer publiquement sur ce sujet et de préférence devant des publics jeunes. Beaucoup de gens se sont engagés dans la bataille, malheureusement, ils ne disposent pas des moyens suffisants. Pour ma part, j’essaie simplement d’apporter une contribution.”

Il aura fallu un quart de siècle pour que la société française accouche d’un tonitruant Grenelle de l’environnement. Pour en prendre la mesure, il n’est pas inutile de relire ces lignes de Garouk: “(…) mais prenez, par exemple, l’agriculture. Presque tous les pesticides actuellement utilisés présentent des dangers réels, tant pour les utilisateurs exposés à ces produits que pour les consommateurs des aliments traités. Non seulement n’en parle-t-on presque jamais à la TV mais, de surcroît, exerce-t-on sur les agriculteurs une propagande dans laquelle la vérité est bien camouflée. Il y a cependant un ministère de l’Agriculture en France. Et un autre de la Santé. Et un autre de l’Information. Des fonctionnaires compétant et avertis s’y trouvent. Pourquoi alors ce bien curieux silence?

Pourquoi, en effet… Garouk, mon vieux, tes combats sont bien actuels, dûssent tes mânes s’en désepérer.

Après vingt ans de volcanologie Haroun pouvait, en 1978, examiner le chemin parcouru:

Au début, ç’avait été une sorte de quête presque furieuse de volcans, une fringale d’éruptions à regarder, à approcher, à interroger, de splendeurs tumultueuses à absorber par les yeux et l’esprit,à fixer par l’image. Parallèlement, et pendant une dizaine d’années, ç’avait été une lutte ininterrompue et déplaisante; contre des jalousies dont la médiocrité croissait en fonction de l’influence des personnages; contre le refus tantôt affirmé, tantôt sournois, que les pouvoirs opposaient alors à la renaissance de la volcanologie européenne, tombée en léthargie depuis 1940; contre l’inertie des autorités scientifiques… mais dans le même temps s’élaboraient peu à peu une pensée de travail, un programme de recherches et la création d’une équipe.

Cette question d’équipe revêt une importance primordiale dans la recherches scientifique moderne. Trop de connaissances différentes en effet sont désormais indispensables pour étudier les phénomènes naturels, qui apparaissent d’autant plus complexes qu’on les analyse plus à fond. L’acquisition de ces connaissances exige de plus en plus de temps et même demande des aptitudes si diverses qu’un seul individu ne peut les réunir, et le groupe attelé à une même tâche est nécessaire.

Or, une équipe de recherche, pour donner son plein rendement, doit avoir, outre sa compétence, une cohésion maximale, laquelle est essentiellement fonction du caractère de chacun. Il en est ainsi dans tous les domaines de la science, archéologie ou physique, chimie ou biologie; mais plus encore pour ceux où, en plus du laboratoire, intervient le travail sur le terrain, et terrain difficile.

Ç’a été la deuxième période de mes quelques vingt ans de volcanologie, celle de l’élaboration de notre équipe. Ce fut loin d’être toujours plaisant, notamment au cours des années 58 à 61 où, la volcanologie redevenant à la mode, attirait le meilleur aussi bien que le pire. C’est ainsi que je fis à plusieurs reprises la désagréable expérience consistant à emmener en expédition tantôt un égoïste, tantôt un vaniteux, lorsque ce n’était pas tout un échantillonnage de ce genre de qualités négatives. Les individus de cette espèce révélés dans leur vérité au fond de quelque jungle ou sur quelque cordillère, à des milliers de kilomètres, empoisonnent l’expédition par ailleurs la plus passionnante.

Expérience après expérience, année après année, élagage après élagage  ont conduit, avec la découverte tantôt ici, tantôt là, d’un caractère d’exception, à la constitution d’un noyau qui m’émerveille chaque fois que j’y pense, tant les gars qui le composent ont d’intelligence, de savoir, de droiture et, indispensable en l’occurrence, d’humour. Ils sont si bien que j’envisage ma propre élimination à brève échéance.

Autour de ce noyau s’élabore un groupe de plus en plus large qui s’attaque avec un programme enfin cohérent à l’étude du phénomène éruptif. Ainsi a pris officiellement naissance, fin 1966, l’Institut International de Recherches Volcanologiques, et ainsi commence ma troisième période de volcanologue. Foin désormais des expéditions romantiques! Structuration et programmes, cartes perforées et analyseurs électroniques… Il n’en reste pas moins que les volcans demeurant ce qu’ils sont, les plus belles abstractions et les plus purs calculs n’empêcheront pas qu’il faudra encore, et toujours, se frotter aux laves rugueuses, se mouiller de sueur sous la charge et sur les pentes, et connaître sa petite vérité, cachée au fond de soi, en allant installer tel instrument ou tel autre dans les gueules éruptives, dont chaque grondement, chaque trépidation et chaque hoquet vous jettent dans l’alerte.

Saluer brièvement un homme de cette trempe force à des choix. Les miens auront été de souligner la permanence de certaines des leçons qu’il nous aura enseignées par l’exemple. Qui rendent compte, aussi, de son engagement auprès de Mountain Wilderness, au-delà de la fraternité des amoureux de l’altitude sauvage, lui le fils d’un Tatar des hauts-plateaux d’Asie Centrale.

Frédéric Lavachery, Chaudeyrolles, le 5 novmbre 2007.